En nettoyant l'ancienne horloge de la gare, Étienne a trouvé une enveloppe derrière le mécanisme. Elle portait le nom du gardien précédent. À l'intérieur, une courte notice expliquait comment emprunter une minute : tourner la petite clé vers la gauche après six heures du soir. Une seule minute par jour. Elle serait retirée le lendemain matin, entre sept heures et sept heures une. Pendant cette minute du matin, il continuerait ses gestes, mais sans les vivre ni les retenir.
Étienne a d'abord pensé à une plaisanterie. Ce soir-là, il devait fermer le guichet à six heures trente. Une voyageuse venait de renverser de l'eau sur son billet papier. Le train allait partir et le numéro était presque illisible. Étienne pouvait imprimer une copie, mais l'ordinateur démarrait trop lentement.
Il a regardé la grande aiguille, puis tourné la clé. Dans le guichet, tout s'est arrêté : le bruit du ventilateur, la voyageuse qui cherchait un mouchoir, une goutte au bord de la table. Étienne pouvait encore bouger. L'ordinateur fonctionnait quand il le touchait. Il a retrouvé la réservation et imprimé le billet. Au bout de soixante secondes sur sa montre, la goutte est tombée et la voyageuse a repris sa phrase.
Elle n'a rien remarqué. Étienne lui a donné la copie et elle a rejoint son train. Il a remis la clé à sa place. La notice ne parlait ni de cadeau ni de récompense. Le lendemain lui dirait s'il devait vraiment payer.
Le lendemain, à sept heures, Étienne tenait son téléphone : sa fille appelait, comme chaque mercredi. Puis il s'est retrouvé assis sur son lit, le téléphone contre l'oreille. L'écran indiquait sept heures une. « Tu m'écoutes ? », demandait sa fille. Il n'avait pas entendu la première minute de son appel. Elle lui a répété sa question, mais pas la petite nouvelle qu'elle avait racontée au début. Il a dû la lui redemander. Ses propres paroles pendant cette minute lui manquaient aussi.
Le soir suivant, Étienne terminait un compte rendu quand le dernier bus pour son quartier est arrivé devant la gare. Il lui restait deux lignes et la fermeture du guichet. En empruntant une minute, il pouvait tout finir et rejoindre le bus avant son départ.
Il a touché la clé sans la tourner. Sa fille devait appeler encore le lendemain pour parler d'un entretien important. Étienne avait noté l'heure sur son calendrier. Il ne voulait pas commencer cette conversation avec une minute manquante.
Il a fermé le document, rangé le guichet et laissé partir le bus. Le suivant passait vingt minutes plus tard. En attendant, il a terminé son compte rendu sur papier. Chez lui, il a réglé le réveil à sept heures et posé le téléphone près de son lit. L'horloge de la gare n'avait rien à récupérer cette nuit-là.
